Et j’ai bien conscience que ça peut sembler insignifiant, mais pour moi, c’est une étape capitale.

Pour comprendre l’importance que je porte à cette action, il faut remonter à l’enfance et, plus précisément, au décrochage scolaire qui a été le mien. Pour que les choses soient bien claires : je n’étais ni mauvais, ni un cancre, mais un fantôme.

J’étais là sans vraiment être là. Je ne comprenais pas tout, et ça entraînait des lacunes de plus en plus importantes. À la maison, les devoirs étaient facultatifs, donc il n’y avait pas vraiment de garde-fou au niveau familial. Pour l’école, j’étais probablement un échec de plus. Après tout, je n’étais pas un cas isolé. Plusieurs années de suite, on pouvait même se demander pourquoi il y avait un tel taux d’élèves « médiocres » dans la même classe. On aurait dit une classe dédiée.

Bref, j’ai accumulé les retards au point qu’à la distribution des copies corrigées, voir des zéros devenait tristement banal. Malgré cette banalité, c’était toujours une souffrance, une souffrance silencieuse.

Évidemment, quand l’école n’est pas un lieu pour apprendre, il faut bien faire autre chose. Des conneries, par exemple. À quoi bon tenter de redresser la barre ? Le retard était si énorme qu’il aurait fallu y consacrer une énergie considérable, et surtout avoir un cadre… qui n’existait pas.

En partant vivre dans le Sud-Ouest, c’était encore pire. Je quittais ma ZEP pour une école bien plus standard. Le niveau était tellement différent… Même en musique, ils semblaient tous maîtriser. Inimaginable.

C’était de toute façon ma dernière année. Après le lycée, direction un BEP en apprentissage.

J’ai adoré. Malheureusement, mon retard était tellement abyssal que, même avec le soutien de la prof de maths pour remonter le niveau, c’était bien trop tard.

J’ai enchaîné les petits boulots. Majoritairement de l’intérim, pendant pas mal d’années.

Je passais énormément de temps sur les forums. C’était une époque incroyable, d’ailleurs.

Parmi les échanges, j’aimais écrire des tutos sur l’utilisation de certains logiciels (Fruity, Reason, Arkaos, Photoshop, etc.). Un jour, un commentaire m’a mis une claque : c’était mon écriture qui était pointée du doigt. Le contenu était top, mais la rédaction était tellement calamiteuse que ça coupait toute envie de continuer la lecture.

C’est bête, mais c’est exactement le commentaire qu’il me fallait.

À partir de ce moment-là, j’ai commencé à travailler mon écriture. À améliorer ma grammaire, ma conjugaison, mon orthographe. C’est là que j’ai vraiment pris goût à la lecture.

Dans cette dynamique, une autre observation m’a frappé : je ne savais même plus écrire avec un stylo. Comment est-ce possible ? Comment, dans un environnement comme le nôtre, peut-on en arriver à ne plus savoir tenir un stylo ?

Pas le choix, il fallait s’y remettre. Je copiais alors les caractères qui s’affichaient devant mes yeux, sur l’écran. Pendant des années, j’ai donc écrit en caractères d’imprimerie.

En parallèle, je rêvais de devenir développeur web, mais pour quelqu’un de non diplômé, sans expérience, et soyons honnête, pas très doué à ce moment-là, c’était inconcevable.

J’ai pourtant réussi à obtenir un poste dans une agence. Sur le plan professionnel, la machine était lancée.

En parallèle de mon évolution professionnelle, ma soif d’apprendre grandissait. C’est comme si le fait d’avoir entrepris de réapprendre à écrire avait enfin activé mon besoin d’apprendre, et que travailler dans le domaine de mes rêves avait donné un coup de turbo à ce besoin.

Il y a quelques années, cette écriture en caractères d’imprimerie était devenue insupportable pour moi. Il fallait changer ça.

J’ai pris un livre pour enfants pour apprendre l’écriture cursive. À partir de là, nouvelle règle : toutes mes notes devaient être prises en cursif.

Alors, même si envoyer une carte postale peut sembler banal, pour moi, c’est révélateur de plusieurs choses :

  • J’ai réussi à atteindre une condition sociale et professionnelle qui me permet de passer du temps à Londres.
  • Même si je n’aime pas mon écriture, je suis capable d’écrire une carte postale à ma mère.

Je pourrais conclure en disant qu’il n’y a pas de fatalité, mais ce serait hypocrite. Si j’ai réussi à inverser ma trajectoire, c’est aussi grâce à des rencontres, au soutien logistique de mes parents malgré leurs propres difficultés, et à une série d’éléments déclencheurs qui ont jalonné mon parcours.